Culture

Art contemporain ou art comptant pour rien ? Rencontre avec Samuel Yal

C’est peu dire combien l’art contemporain suscite de nombreux questionnements dans le public, qu’il soit « amateur d’art » ou non. Ce que les uns prennent pour d’importantes avancées plastiques témoignant d’une avant garde toujours plus hardie et provocante, les autres les considèrent comme des dérapages, voire comme autant de manifestations n’ayant plus rien à voir avec l’Art.

Pour ces derniers, les plus nombreux, la traditionnelle recherche de Beauté se voit substituée par ce que l’on a pu désigner comme un « marketing de l’abject » où le sale, le laid, le repoussant ou l’insignifiant n’existent que par les qualités du discours qui les accompagnent et l’intensité des éclairages médiatiques – souvent très officiels – braqués sur eux.

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Samuel Yal par Fanny Begoin

Dans ce contexte d’une guerre de tranchées entre « décomposition de l’art » et « rébellion conceptuelle » -l’art dit « contemporain » prend toujours cette vieille posture de faire mine d’effrayer le bourgeois – , nous avons jugé nécessaire d’interpeller les plasticiens œuvrant au cœur de la création contemporaine.

Plasticien, sculpteur, vidéaste, auteur d’installations, Samuel Yal nous livre sa vision de l’art contemporain et nous invite à effleurer le mystère de la création. Doté d’un imaginaire aussi fiévreux que fertile et indissociable d’une quête spirituelle, Samuel Yal est un artiste hors norme, bousculant tous les clivages.

 Depuis quand vous êtes-vous intéressé à l’Art et quelles sont les raisons qui vous ont entraîné sur les chemins de la création artistique?

Mon attrait pour l’art remonte à l’enfance. C’était déjà pour moi une sorte de brèche ouverte sur d’autres aspirations. J’y voyais le moyen d’échapper au trivial, à l’usuel, au jugement, au scolaire.

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Dissolution I,porcelaine, nylon,180 x 180x 100 cm, 2011

La rencontre avec des œuvres marquantes a fait de cette brèche une béance. Rapidement, j’ai su qu’il y avait là une voie singulière pour traverser l’existence et que ce serait la mienne… Depuis je m’efforce de la suivre modestement.

Quelles sont les artistes que vous admirez et dont vous seriez prêt à admettre qu’ils exercent une véritable influence sur votre travail ?

L’art est un espace de circulation, de confrontations, de métamorphoses. Y discerner une influence, c’est toujours compliqué, et j’aurais tendance à dire que tout influence tout, c’est plus une question de rapport et de dialogue.

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21gr, porcelaine, pèse-lettre,21×15 cm,2011 Crédit : @WebStyleStory

Après, dans la constellation d’artistes qui parsèment ma voûte crânienne, il y a Fra Angelico, Caspar David Friedrich, Antony Gormley, Tarkovski, Roman Opalka, Anselm Kiefer, Giuseppe Penone, Tom Yorke, Johan Creten, Yves Klein, Herman Nitsch, Françoise Petrovitch, Teshigahara, Francesca Woodman, Jaume Plensa, Allison Schulnik, Rona Pondick, Jan Svankmajer, Johan Tahon, Wolfgang Laib, Kiki Smith, Anne Wenzel, Dürer, Nicola Samori, les Frères Quay, Ligetti, Alberto Giacometti,  …et demain je me souviendrai que j’en ai oublié d’autres, d’essentiels.

Vous avez engagé votre vie dans l’Art et vous être devenu « artiste » : qu’est ce que cette qualification signifie pour vous ?

Artiste est un mot ambigu. Ce n’est pas vraiment un métier qui s’acquiert. Et en avoir le statut ne suffit pas à l’être. Ça serait l’expression d’une reconnaissance éventuellement, et ça peut être un qualificatif… péjoratif parfois !

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Memento mori, porcelaine, laine, 2014 Crédit: @WebStyleStory

Pour moi, être artiste relève d’une posture, d’un rapport que l’on instaure à l’existence. Ce serait assez proche de la philosophie dans le sens où il y a un questionnement, un émerveillement initial qui inaugure une pratique dont l’objectif est de porter une matière à un certain degré de sens. « Activité métaphysique par excellence » disait Nietzsche… Reste que devenir le parfait alchimiste de cette metanoïa demeure toujours en devenir. « On échoue toujours mais de mieux en mieux ».

Un clivage est apparu en France depuis de nombreuses années déjà. Si l’on peut affirmer que tout artiste vivant est contemporain, un fossé, réel ou fictif, semble séparer deux catégories d’artistes : d’un côté on trouve les artistes inféodés à l’art conceptuel dit « contemporain », ceux là même, vidéastes, performers, auteurs d’installations…, qui se revendiquent de Marcel Duchamp et de ses ready made, et de l’autre, ceux restés fidèles aux outils mémoriaux de l’artiste, ceux du peintre, du graveur, du sculpteur, auxquels se sont joints les photographes.

Les premiers taxent les seconds de ringards et de « has been », les seconds reprochent aux premiers d’avoir un véritable problème avec la « beauté » et de ne pas connaître le « solfège » des arts de la main : dessin, modelage, etc… Ces deux groupes ont leurs revues (Artpress pour les conceptuels, Artension pour les autres), leurs théoriciens (Catherine Millet pour les uns, Jean Clair pour les autres…) et leurs Salons (Jeune création au 104, et Salons historiques au Grand Palais, hormis le Salon d’Automne qui ne cesse de lancer des passerelles entre ces deux mondes).

Quel est votre point de vue sur ce grand débat qui agite la communauté artistique de notre pays, et où situez-vous votre production artistique dans ce clivage où règne une grande intolérance ? 

La question est intéressante et la manière de la poser aussi…

D’une part il y a une violence sémantique que vous évoquez qui tient au fait que « contemporain » désigne à la fois le fait de vivre à son époque et en même temps un ensemble de pratiques du champs des arts plastiques. Du coup, cela semble exclure du champs même de l’existence ceux qui se revendiquent d’avantage de la modernité.

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Impression/Homme assis, porcelaine, 30x30x22 cm, 2012 Crédit : @WebStyleStory

De plus, comme les arts plastiques subsistent en France notamment grâce aux institutions, le choix de celles-ci valide ce qui relève du contemporain et accentue ainsi l’écart de reconnaissance et de moyens des uns et des autres. Il me semble que dans la musique vous avez moins ce problème: il y a des publics différents qui suivent des artistes de différentes tendances. Les uns n’existent pas moins parce que les autres existent : il n’y a pas ce qui est contemporain et ce qui n’est pas: il y a de tout !

L’art c’est l’art, non ? Il y a du bon conceptuel et du mauvais conceptuel, de la bonne peinture et de la mauvaise peinture… Autre chose est la question de Duchamp. Duchamp était un génie et aussi un grand joueur d’échecs et on peut avoir l’impression qu’il a mis l’art en mat en piégeant les termes du débat. Mais Duchamp est vertigineux et rien n’est jamais aussi simple qu’il n’y paraît.

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Spuma, vidéo (boucle de 20 s), 2014

On s’y perd sans cesse. Un tout petit exemple : les urinoirs qui sont vendus et exposés dans les collections d’art moderne et contemporain sont une série d’urinoirs réalisés sous la direction de Duchamp et édités comme des petits bronzes manufacturés à partir d’un même moule… Ça complique un peu la question du ready made tel que défini stricto sensu, non ? Duchamp semble en tout cas avoir brouillé les pistes du geste initial.  Et puis Duchamp n’a pas fait que des ready-made, c’est un touche à tout qui ne s’est pas privé.

Du côté des institutions si la théorie de la relativité est vraie pour la physique elle doit bien s’appliquer au reste. Jean Clair a écrit sur Duchamp dont le travail a de nombreuses facettes bien au-delà du ready made, Art Press a fait un hors série sur la céramique ce qui aurait été impensable il y a dix ans, Pompidou a fait une rétrospective de Lucian Freud et Daniel Buren a imprimé sa fameuse bande sur un service de tasses à café…vous voyez l’espace se courbe !

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Le cabinet du Dr Gachet, Installation, porcelaine projection vidéo, 2014

Quant à mon propre travail s’il s’ancre dans une pratique « artisanale » avec apprentissage du dessin et du modelage classique, mais je suis aussi passé par l’Université où j’ai exploré et avancé grâce à une méthodologie beaucoup plus conceptuelle. J’ai donc un côté très cérébral même si je garde les mains dans la boue. Léonard de Vinci disait que l’art était « Cosa mentale »: il y a du concept dans le sensible et du sensible dans le concept, les choses sont poreuses.

Mais c’est vrai qu’en France il semble qu’on veuille souvent fonctionner comme au jeu de dames, en simple mode binaire: pions blancs/pions noirs, émotion/concept, gauche/droite… C’est oublier que sur le drapeau, entre le bleu et le rouge il y a le blanc…

Dans une société du spectacle où le plus souvent l’œuvre  n’existe plus que par l’action des projecteurs qui la font exister, pensez-vous que toute œuvre d’art, devenue objet de consommation massive dans sa fonction de marchandise, a réellement perdu son « aura » sacrée ?

L’oeuvre d’art a t-elle une aura sacrée ? Contentons-nous d’un des niveaux de lectures possibles.

Définissons le sacré comme expérience du transcendant, soit d’une saturation de sens. Si sacré il y a dans une oeuvre d’art il se situe dans le rapport qu’elle entretient avec celui qui la reçoit. La responsabilité du spectateur est donc de s’initier en quelque sorte à la lecture de l’art afin d’en achever le travail, en lui. Cela demande la fréquentation des oeuvres, leurs écoute. Certaines sont faciles d’accès d’autres moins.

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Le cabinet du Dr Gachet, Installation, porcelaine projection vidéo, 2014

Peu à peu l’oeuvre est le support d’une expérience qui conduit le spectateur hors de lui, hors de sa perspective, de son état initial. On peut donc parler d’une visée extatique, au sens strict du terme. Cette expérience porte à un certain degré de sens qui dépasse celui du contact avec des objets ordinaires.

Et l’on peut revenir à Duchamp ! Le ready-made est l’acte, réduit quasiment à sa seule intentionnalité, qui fait passer un objet du statut usuel à celui d’une oeuvre d’art. La condition pour que « ça » marche c’est la foi dans la seule parole de l’artiste, c’est elle qui devient sacrée ! C’est un retournement qui ne garde de l’oeuvre que son statut en quelque sorte. L’oeuvre n’est plus un ouvrage façonné, elle est soustraite, dédouanée des qualités intrinsèques (facture, composition, « patte de l’artiste »…) qui la hissait au-dessus des autre objets, dans la sphère de l’Art… L’oeuvre n’oeuvre qu’en se disant art.

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Lux II, porcelaine, 100 x100 cm , 2009 Crédit : @WebStyleStory

Aujourd’hui, c’est un peu différent. Nous sommes à une époque de communication. C’est le marketing  qui se met entre l’oeuvre et le spectateur et qui lui intime son diktat à grand renfort de spectacularisation et de propositions toujours plus grandes ou plus provocantes, qui joue de l’intimidation et de la sidération pour s’imposer au jugement du spectateur. L’Art est de son temps et n’échappe pas au travers de la société de consommation qui aime à flatter les cerveaux reptiliens…

Tout cela m’avait donné à réfléchir et j’ai fait une petite sculpture, simple, légère, insignifiante: c’est une plume. Elle est en porcelaine et une fois cuite pèse 21 gr, soit le poids supposé de l’âme selon une expérience contestée d’un médecin américain du début du XXe siècle. Elle est posée sur un pèse-lettre. Certainement ne fait-elle pas le poids face aux mastodontes de l’Art XXL mais elle a l’impertinence d’oser la question: quel est le poids de l’Art ?

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Corpuscule, résine époxy, nylon, 300 x 150 x 150 cm, 2013

Actuellement Samuel travaille à la réalisation d’un film d’animation expérimental en lien étroit avec ses recherches plastiques produit par Double Mètre Animation avec le soutien de la Région Midi-Pyrénées.

Une vidéo extraite de ce projet est visible dans la partie vidéo de son site. C’est la vidéo « Spuma ».

Samuel exposera un Cabinet de curiosités du 18/12 au 03/01 à New-York, Undercurrent Projects, sous le commissariat d’Antoine Lefebvre.

Exposition SOLSTICES, le 11 et 12 décecembre dans le Marais.

Adresse

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