Culture

Art contemporain ou art comptant pour rien ? Julien Spianti

Difficile, en ce mois de janvier 2015, de ne pas être saisi par ces mots de l’artiste peintre Julian Spianti, évoquant le concept d’ « individuation » cher à Bergson dont la marque première est la liberté de pensée…

Une interview qui se lit et s’entend comme un cri, un cri de liberté mais aussi un cri de souffrance où s’entremêlent les hurlements des Damnées de Rubens, le désespoir de Sergueï Essenine rédigeant son ultime poème du sang de son suicide, l’effroi de Gustave Doré illustrant l’Enfer de Dante ou la comédie humaine de La Fontaine…

 Julien-Spianti-artiste

Portrait de Julien Spianti

Une généalogie de la souffrance humaine que vient compenser l’humour, souvent cynique, décalé ou désabusé, de nos Gainsbourg, Brigitte Fontaine… Pour autant, l’artiste se refuse à camper sur le terrain de l’affect : toute la complexité de la création artistique, d’hier à aujourd’hui, est ici révélée avec une rare lucidité, dans un enchaînement dialectique où les contradictions ne sont pas occultées.

Les réponses de Julien Spianti à nos questions invitent sans attendre à la découverte d’une œuvre picturale d’une intensité plastique proprement inouïe, d’une singularité étonnante, en totale symbiose avec cet interview : ce que nous dit l’artiste, c’est ce qu’il peint !!!

Depuis quand vous êtes-vous intéressé à l’Art et quelles sont les raisons qui vous ont entraîné sur les chemins de la création artistique?

J’ai presque toujours dessiné. Comme pour presque chacun d’entre nous, le véritable point de départ de mon goût pour le dessin et la couleur s’est éveillé dans l’enfance, alors que je devais combler mon ennui et arrêter d’agacer la compagnie des adultes, que l’on me mettait à une table avec des crayons de couleur et que je découvrais le plaisir de créer.

Romance-Julien-Spianti

Romance, 2013, huile sur toile

Je me souviens aussi qu’enfant, je regardais des heures les gravures de Gustave Doré illustrant les fables de Lafontaine ou les textes de Rabelais et je peinais à lire les histoires tant les dessins m’absorbaient. Je me rappelle aussi de mon éblouissement, un peu plus tard, devant deux peintures en particulier. Une peinture de Tiepolo, aux Gallerie dell’Accademia de Venise, une fresque de plus de 10 mètres de long, rongée par le temps mais aux couleurs et à la composition stupéfiantes. Et une peinture de Rubens à la pinacothèque de Munich, La chute des damnées.

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L’amour de soi, 2014, huile sur toile

Ces œuvres ont déclenché en moi une fascination pour la peinture qui ne m’a plus quittée. Je remarque d’ailleurs que toutes deux traitaient d’un thème dramatique (l’une, les plaies d’Egypte et l’autre la condition des âmes en enfer) et j’ai sans doute très tôt associé l’art, et la peinture en particulier, au tragique de l’existence, comme s’ils étaient fondamentalement liés.

Quelles sont les artistes que vous admirez et dont vous seriez prêt à admettre qu’ils exercent une véritable influence sur votre travail ?

Une foule innombrable d’artistes cohabitent dans mon panthéon. Certains d’ailleurs se plaignent du peu de place qu’ils y ont à partager. Cela créé parfois de la schizophrénie car en tant que peintre je suis naturellement attiré par ce qui me ressemble mais aussi, et souvent même davantage par ce qui m’est étranger.

Victoires-Julien-Spinati

Victoires, 2014, huile sur toile

Mais je dois dire que nul artiste ne me fascine autant que ceux dont les œuvres, mais aussi les propos et les comportements, expriment une radicale liberté de pensée. Je crois profondément dans la théorie de Bergson qui veut que le vivant cherche à travers les formes du biologique non seulement à survivre mais aussi et surtout à « s’individuer ».

Sejour-Julien-Spinati

Séjour, 2014, huile sur toile

Or, il y a parmi les artistes un grand nombre de personnalités qui reflètent les volontés discrètes de cet élan vital. Parmi eux, je compterais volontiers des personnalités comme celles de Dali, Picasso, Sade, Dostoïevski, Hugo, Ambrose Bierce, Rimbaud, Essenine, Lawrence Sterne, Ossip Senkovski, Cioran. Mais aussi des chanteurs comme De André, Serge Gainsbourg, Brigitte Fontaine, Philipe Katerine. J’aime ces personnalités aux reliefs saillants et dont le sens de la dérision et le cynisme sont bienveillants.

Vous avez engagé votre vie dans l’Art et vous être devenu « artiste » : qu’est ce que cette qualification signifie pour vous ?

Le pont le plus précieux à mes yeux qui joint l’art à la vie est un pont immatériel, qui n’est pas fait d’œuvres mais que les œuvres soutiennent, et qui est la marque de cette individuation dont je parlais plus haut : la liberté de pensée. Et ce n’est pas que les artistes soient en réalité plus libres que les autres, mais souvent il s’en distinguent parce qu’ils sont leurs propres esclaves et qu’ils le savent.

Et en effet l’une des raisons pour lesquelles j’ai fait le choix de joindre ma vie aux arts, est de n’avoir à travailler pour personne. Durant toute mon enfance, j’ai défié (souvent bien inutilement mais toujours avec ardeur) toute autorité que je trouvais injuste ou illégitime. Je ne rencontrais pas ou peu, surtout à l’école, de personnes qui méritaient mon assujettissement. Les adultes me paraissaient étouffés par les conventions, les règles sociales ineptes et surtout semblaient les acteurs de schémas dont ils ne questionnaient pas la source. Le ‘on’ impersonnel ou les ‘il faut’ que des esprits courbés, comme de vieux fantômes, répétaient dans les écoles, les institutions et les familles m’agaçaient.

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L’homme est un homme pour l’homme, 2014, huile sur toile

Mais l’insurrection se fait avec difficulté lorsqu’on est enfant. Il nous manque quelques fois les mots justes ou un certain pouvoir, une indépendance. Or je découvrais avec l’art et surtout en fréquentant les artistes, un lieu où l’on est sa propre autorité et où nos actions définissent les règles auxquelles nous nous soumettons.

Il y a des libres penseurs partout, dans presque tous les champs d’actions humains, mais dans l’art, nous les voyons, les entendons et ils peuvent devenir des amis de chemin. J’aime bien sûr les formes nouvelles, les expériences sensibles, la beauté, la laideur et l’étrangeté que peuvent produire les œuvres elles-mêmes, mais rien ne me plaît tant dans l’art que l’esprit frondeur et libre des hommes et des femmes qui les font.

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Du feu contre du sens, 2014, huile sur toile

Un clivage est apparu en France depuis de nombreuses années déjà. Si l’on peut affirmer que tout artiste vivant est contemporain, un fossé, réel ou fictif, semble séparer deux catégories d’artistes : d’un côté on trouve les artistes inféodés à l’art conceptuel dit « contemporain », ceux là même, vidéastes, performers, auteurs d’installations…, qui se revendiquent de Marcel Duchamp et de ses ready made, et de l’autre, ceux restés fidèles aux outils mémoriaux de l’artiste, ceux du peintre, du graveur, du sculpteur, auxquels se sont joints les photographes.

Les premiers taxent les seconds de ringards et de « has been », les seconds reprochent aux premiers d’avoir un véritable problème avec la « beauté » et de ne pas connaître le « solfège » des arts de la main : dessin, modelage, etc… Ces deux groupes ont leurs revues (Artpress pour les conceptuels, Artension pour les autres), leurs théoriciens (Catherine Millet pour les uns, Jean Clair pour les autres…) et leurs Salons (Jeune création au 104, et Salons historiques au Grand Palais, hormis le Salon d’Automne qui ne cesse de lancer des passerelles entre ces deux mondes).

Quel est votre point de vue sur ce grand débat qui agite la communauté artistique de notre pays, et où situez-vous votre production artistique dans ce clivage où règne une grande intolérance ? 

Je puis vous dire qu’en tant qu’acteur de la scène artistique, on ne perçoit absolument pas cette coupure de la manière dont vous la décrivez. Coupure qui est sans doute l’expression d’un débat daté et d’un déplacement du politique et de l’idéologique dans le champ artistique. En tout cas, pour notre génération, cette distinction n’a plus lieu.

En effet, il n’y a pas d’un côté les défenseurs des beaux-arts qui choisiraient de prolonger l’art du passé (comme le veut une lecture simpliste du aufhebung) en maintenant un savoir faire, et de l’autre des détracteurs du classicisme, récupérés par les marchands et les spéculateurs financiers. Fort heureusement.

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Another Party, 2014, huile sur toile

En réalité, s’il existe une opposition à l’intérieur du monde de l’art (monde extrêmement vaste et constitué de milliers de tendances, de courants et d’individualités), elle relève des inégalités économiques et de l’inégalité devant les chances, comme dans presque tous les autres milieux. Certains réussissent par ingéniosité, par pistons, par persévérance et d’autres, moins chanceux mais tout aussi impliqués et courageux, échouent.

De là naît certainement un sentiment d’injustice qui ensuite s’exprime sous la forme de guerre de chapelles. Peut-être l’art est-il le lieu de plus fortes inégalités car il n’est pas seulement assujetti à un savoir-faire, mais il engage beaucoup d’arbitraire étant donné qu’on agit pas intentionnellement sur les sensibilités.

Aussi, la réussite dans ce domaine contient-elle davantage de risque, de hasard lié à la conformité des goûts du public à celles, particulières, des artistes. D’autre part, l’écart entre une majorité d’artistes qui peinent à vivre de leur art et les artistes multi millionnaires qui attirent toute l’attention médiatique rend cette inégalité encore plus frappante.

Almost-Tolstoi-Julien-Spianti

Almost Tolstoy, 2014, huile sur toile

De plus, au milieu de cet aléa, les institutions françaises, qui devraient avoir vocation à égaliser ce qui dans la nature sauvage du marché est indiscutablement déséquilibré, semblent en réalité ne faire que renforcer cet état de fait (exactement comme dans le reste de leur politique économique, ils se rangent derrière les puissants).

En fait les institutions sont tout simplement assujetties aux véritables décisionnaires du marché de l’art (j’entends par là les grandes salles de ventes, les grandes et grosses galeries, les gras investisseurs, etc.), et elles, qui n’ont aucun goût propre et qui sont des girouettes, ne font que singer les décisions prises en amont et répéter dans leurs musées ce que les grands législateurs du milieu décident avant eux.

C’est pour cela qu’il n’est pas question de mediums, de qualité, ou de filiation ou non à une modernité ou à une contemporanéité. C’est simplement le même schéma qui dans le monde existe entre les pays riches qui concentrent 90% des richesses et les autres pays qui partagent les miettes qui restent.

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Mother!, 2013, huile sur toile

Par contre, il est bon de remarquer que contre l’idée reçue, héritée du début XXème, qui veut que l’artiste soit un brave homme, investi par les idées de partage et rangé à gauche, aujourd’hui les artistes immensément riches, comme d’énormes entrepreneurs, agissent exactement comme ces mêmes entrepreneurs ou selon les règles de la société qu’ils critiquent.

Dans une société du spectacle où le plus souvent l’œuvre  n’existe plus que par l’action des projecteurs qui la font exister, pensez-vous que toute œuvre d’art, devenue objet de consommation massive dans sa fonction de marchandise, a réellement perdu son « aura » sacrée ?

Il me semble au contraire que l' »aura » de l’art n’a jamais été si prégnante qu’à notre époque. Les côtes et les ventes ont tellement explosé qu’elles ont attiré l’intérêt d’un public qui se plaît à rêver sur les richesses exponentielles des autres. D’autre part, comme les idoles anciennes ont perdu de leur ‘aura’ (celles, entre autres, de la religion ou de la politique), les œuvres d’art et les artistes (mais dans la même mesure les sportifs ou certains hommes d’affaires qui sont adulés) sont venus prendre ce rôle. Et l’on voit combien la réussite financière est la clé de ce regain d’intérêt.

L’art produit un champ d’attraction magnétique. L’aura est donc très forte, et en quelque sorte le sacré a conservé ses caractéristiques : être visible mais inaccessible, intouchable, être au-dessus des normes et hors du champ profane. Comme c’est le cas d’ailleurs des chanteurs populaires qui ont une aura incroyable. Et dans une mesure moindre, car le star system dans les arts plastiques se répercute sur beaucoup moins de monde, les artistes contemporains.

Ark-Julien-Spianti

The Ark, 2013, huile sur toile

Les œuvres sont et resteront toujours des objets de consommation, comme ils l’ont été auparavant, à la renaissance lorsque les nobles et les seigneurs achetaient leur prestige et plus tard avec l’avènement de la bourgeoisie où l’art a pris tout son rôle marchand. Aujourd’hui, elles sont encore, pour la bourgeoisie qui accède à ce luxe, des objets de marchandise. Et elles le sont plus que jamais, aussi parce qu’elles contiennent cette aura lié à leur magnétisme et leur unicité qui donne à celui qui la possède un prestige irréductible et irremplaçable (en plus de la valeur spéculative).

Il faut donc bien distinguer, à mon sens, le geste de l’artiste, ce geste qui puise son origine dans l’élan vital et qui cherche à produire du nouveau et de l »altérité’, de la valeur marchande des œuvres et de la spéculation dont profite une troupe de malins affairistes en vue de fortune et de prestige. On peut cependant se consoler, si l’on pense aux artistes que leur époque a ignoré, qui reposent au fond de leur tombeau ou dans la vase de la Seine, qui n’ont pas gagné un rond et qui aujourd’hui se vendent à des prix faramineux, en pensant qu’ils ont été les esclaves de leurs désirs, et qu’ils en ont tiré des satisfactions considérables du seul fait de créer.

En comparaison à ceux qui aujourd’hui baignent dans le luxe, qui mettent dans leurs coffres d’innombrables chefs d’œuvres et des millions dans des paradis fiscaux, mais qui tout au long de leur vie de gueux n’ont été capables que de reproduire et d’imiter des désirs minables et stériles à l’image de leur imaginaire étriqué.

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