Culture

Yeezus : Le Divin Opus

kanye west album yeezusCela fait quelques saisons déjà que Kanye West est partout, tout le temps, parfois nulle part aussi, ou du moins pas avec nous. Il n’aura pas attendu la sortie de Yeezus, sixième album d’une discographie exponentielle, pour occuper l’espace – lequel est loin de se limiter à l’industrie musicale. Kanye West est omniscient. Appelez le Dieu, Zeus, Allah, Râ, Yahvé, Svarog, Odin, Chuck Norris qu’importe, « kanye » signifie « Le Seul » en swahili. L’autoproclamé Yeezus est transcendant et sa musique est évangile. 

American Psycho

http://www.youtube.com/watch?v=jJ6vQY5PJaY

Après un concert parisien qui n’a pas manqué de défrayer la chronique et d’effrayer bon nombre de spectateurs non averti, Kanye West n’a plus rien à apprendre de la com’ et du marketing. Mieux : il réinvente l’art de la promotion. Son nom est une entité qui rassemble les foules, provoque l’ire ou l’hystérie de ses idoles (un peu comme ce mec barbu connu pour une mort grandiloquente à 33 ans…).

C’est donc avec un je-m’en-foustime soigné que Yeezus est sorti. Prématurément d’abord. Tout grand artiste se doit d’avoir son leak, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo ne diront pas le contraire. Connu jadis pour préserver le secret, cette fois, Kanye semble avoir composé ce « piratage » en organisant des écoutes libres sans aucune sécurité – et de conclure « Je m’en branle ». Tout est dit.

Côté promo, il fait fi des affiches dans le métro, des publicités dans les magazines ou des pushs digitaux. Non non, Kanye est grand, donnons lui un monument sur lequel il projettera les images de sa schizophrénie mégalomane. Et enfin, rien de mieux qu’une réappropriation d’un chef d’œuvre déjà audacieux pour appuyer sa suprématie.

Maître du teasing, Kanye West est aussi un petit futé. Avec son remake d’une scène d’American Psycho, il persiste et signe dans la démesure. Ce film inspiré du roman de Bret Easton Willis raconte l’histoire d’un riche serial killer dans l’Amérique moderne des années 80. Le personnage principal se croit unique, au sommet du monde, et rien de plus normal : il l’est. Kanye West, aussi présomptueux soit-il, est lui aussi au sommet de son monde. Les haters peuvent tergiverser, le fait est que Kanye ne ment pas.

De la même façon qu’American Psycho a marqué son époque, Yeezus – et par extension son auteur – se fait l’emblème de sa décennie. Des années 2010 saturées, où la paranoïa est plus que jamais partout, de cet aveuglement planétaire et surtout, d’une psychose mondiale. Kanye West a tout de l’allégorie de ce malaise indicible.

Minimalisme

Minimalisme ne signifie pas « simple ». Yeezus est le résultat d’une complexe sobriété, orchestré de la première à la dernière note, de sa sortie prématurée évidemment attendue à la promotion en aval toute étudiée.

Pas de single, pas de pochette. On se l’approprie comme on s’attribue une religion. L’Homme n’a-t-il pas pensé Dieu à son image ? Ici, c’est aussi un formidable gage de promotion naturelle (http://yeezygraffiti.com/), fan et anti se faisant les prophètes d’un album qui n’en a même pas besoin. Et finalement, cette absence de visuel ne met que plus en avant la musique. Il n’y a rien à voir, juste à écouter. « This shit is rap music. I am a God. Now what ? ».

Côté sonorité, la simplicité de Yeezus relève de son essence : un album qui laisse parler voire hurler la musique. Elle coule comme un fleuve, suit les aléas d’un lit mouvementé. Tantôt puissant, perché voire lointain, le flow de son auteur est aussi imprévisible qu’un torrent incontrôlable.

Simple aussi dans ce son quasi-inaudible, cette saturation désirée, brute, comme dénuée de mixage. Le chant est rageur, décidé. Loin du Dieu miséricordieux, celui-ci est dominateur et intransigeant. Kanye ne laisse pas le choix : on l’aime ou on l’aime pas. Le résultat sonne comme en live, avec imperfections et intensité. On retrouve aussi ce meltin pot musical parfois brouillon, mais toujours inspiré, mêlant rap gothique, electro futuriste ou ragga décousu.

« I Got Answers »

Les verbatims de l’artiste relève des Chuck Norris Facts et autres citations fantasques de Karl Lagerfeld. Ils nous fascinent autant qu’il nous exaspèrent. Qu’il prétende avoir les réponses, soit, nous nous gardons la multitude de questions. Après le chef d’œuvre de My Beautiful Dark Twisted Fantasy, que pouvait-il proposer ? Trois ans après cet album déjà très sombre, fallait-il aller plus loin ou faire marche arrière ?

La dichotomie de Kanye West n’est pas récente. En fait, ce dédoublement de personnalité est apparu avec 808’s And Heartbreak. Depuis, son introspection est parsemée de doutes et de remises en question, d’esclandres plus ou moins justifiées et de prises de paroles pas toujours pertinentes. Le tout saupoudré d’une pincée de folie, mais qu’importe, Kanye West s’en tape, il peut tout faire, et il le fait. Et il appelle sa fille North, et il nous emmerde.

Comme Dieu, West n’a pas de limite – ou du moins il ne les a pas encore atteintes. Il est le soleil noir du rap,  l’oxymore de la musique et l’antithèse de lui même et son égo. Il s’aventure dans les recoins les plus sombres de son âme et l’étude socio-psycho-philosophique de la chose pourrait être intéressante. Au sommet depuis plusieurs albums, pouvait-il aller plus haut encore ? C’est là que ce bougre de West ne fait pas les choses au hasard : au lieu d’aller au dessus, il va à côté – à l’ouest ? – de façon horizontale, sur un niveau similaire. En gros, il se déplace de sommets en sommets, et ça lui réussit.

Yeezus est la boîte crânienne de son auteur. On y trouve des restes de ses précédents morceaux, des cris, des bruits inconnus aussi, le tout dans une cacophonie bien orchestrée. C’est un peu un cauchemar, mais on a envie de connaître la fin. L’album n’est pas agréable, mais addictif, tout comme l’évolution de l’artiste. Comme diraient nos confrères de l’abcdrduson.com : « Kanye West ne fait pas du rap, il fait du design ». Et si en fait il disait vrai, si en fait Kanye, c’était vraiment Dieu ? Après tout, on en parle sans le connaître, on l’admire sans le comprendre et certains y croient, d’autres non.

 

 

 

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